Peut être que cette photo exprime la sensation qu'il y a à parler une langue étrangère: on a l'impression de comprendre, mais on n'est jamais vraiment sûr, à vrai dire, et on se demande souvent si on a rêvé. Par exemple devant cette Clio que je n'ai jamais vue nulle part ailleurs qu'à Budapest, et dont l'existence m'était jusqu'à présent inconnue.
Par contrecoup, on réalise que le langage comporte une part de conventions non négligeables; si l'on me parle d'un docteur, je comprends en général un docteur au sens français du terme, qui travaille dans un hôpital, a une blouse blanche, est très méritant mais pas forcément bien payé, et tous les clichés de ce genre. Mais il faut se rendre à l'évidence, ici un docteur est un personnage un peu différent, craint surtout parce qu'il s'appelle docteur.
D'où une proportion non négligeable de "pseudo docteurs", qui essaient de s'acheter le titre de docteur afin de gagner en considération, car on demande rarement à un docteur pourquoi il est docteur, parce qu'on a peur qu'il vous regarde d'un regard foudroyant, comme le docteur qui trône sur les stands de ma compagnie, c'est même un chirurgien, qui vous regarde en semblant dire "tu me lâches la grappe, oui, sinon, je te scalpe méchant avec mon bistouri". Avec les docteurs, il ne faut pas rire, surtout.
Un docteur allemand est un personnage qui a gagné son titre de docteur à force de mérite, alors il ne faut surtout pas s'aviser de rire, ni même de sourire, devant lui, car cela pourrait lui enlever une once de grandeur. Cependant, on décèle parfois des docteurs ennuyés par l'aura de silence et de respect qui les entourent, quand ils vous font un peu plus confiance, il arrive, oui, parfois, que les docteurs aient l'air satisfait; il y a même un docteur qui rit assez souvent. Et ce même docteur, ce matin, a trouvé quelque chose "amusant", un mot qui rarement sort de la bouche des docteurs. Mais cela reste une exception.
Souvent, les docteurs allemands se déplacent en congrès accompagnés de leur assistante, pour que quelqu'un puisse donner et recevoir les cartes de visite; ou éventuellement de leurs enfants, pour qu'ils puissent faire le tour des cadeaux, ce qui est plutôt sympathique, finalement. En congrès, il faut donc toujours prendre plein de cadeaux, de peur que les enfants n'en aient pas assez, ce qui les rend malheureux, et oblige à se couper les cheveux en quatre pour trouver quand même un cadeau à donner, car les docteurs allemands qui fréquentent les congrès et ont des enfants ont, en général, beaucoup d'enfants.
Avec cela, il faut distinguer les vrais docteurs des faux docteurs. Les vrais docteurs, souvent, ont d'autres noms de docteurs accolés au premier, par exemple "Herr dr priv. doz. hc. ca dr fa XY", pour qu'on soit bien sûr qu'ils sont de vrais docteurs. Quand il y a plusieurs Dr, cela veut dire qu'ils sont plusieurs fois docteurs, et il peuvent même être plusieurs fois docteur priv doz, mais ça reste très rare, et alors quant au "dr priv doz hc dr priv doz hc", là c'est un must. Pour s'y retrouver, on peut dire que quand le nom du docteur plus ses titres dépasse une ligne sur la carte de visite, il y a des chances que ce soit un vrai docteur. Mais on peut se demander pourquoi il n'est pas nécessaire de dire en quoi on est docteur.
Mais comme les docteurs allemands sont meilleurs que les autres docteurs (c'est bien connu), alors quand on est docteur d'un autre pays, on doit indiquer dans quelle université on a eu son diplôme de docteur, et surtout dans quel pays, sinon ce serait de la concurrence déloyale, de faire croire qu'on docteur qui vient d'ailleurs serait aussi bien qu'un docteur qui vient d'ici. Quand même.
Et pour tout de même ne pas biaiser cet exposé de la fonction de docteur en Allemagne, précisons qu'il y a les docteurs normaux (ceux qui sont juste docteurs), mais aussi les docteurs actifs, qui exercent vraiment leur profession. Les faits sus-mentionnés n'ont bien évidemment aucun rapport avec la compétence des docteurs, et il faut préciser que la chirurgie plastique est cependant relativement pleine de la catégorie des docteurs normaux, la profusion des titres entraînant une confusion dans l'esprit des allemands, qui montrent du respect pour tous les docteurs, alors qu'une partie non négligeable d'entre eux est docteur d'autre chose que de chirurgie esthétique, c'est à dire absolument pas formé à opérer des patients. Mais c'est une autre histoire.
Bref, les docteurs allemands sont des gens fascinants, qui payent souvent leurs factures le lundi, qui partent en vacances assez fréquemment, et qui aiment bien avoir des grosses voitures pour avoir assez de place pour y ranger tous leurs titres de docteurs, quand ils se déplacent, car à ces moments ils n'en ont pas trop besoin.
En fin de compte, les docteurs au sens large représentent en Allemagne une vaste partir de la population, on en trouve dans toutes les couches, de toutes les compétences, et on pourrait se demander ce qui les différencie du vulgus pecum, puisque déjà entre eux ils sont si différents, et qu'ils viennent de partout.