Actuellement a Taiwan, anciennement en Allemagne, j'ecris des textes qui vont avec des photos.

Perdu dans ses pensées, il travaille. Seul le bruit de l’enclume se fait entendre, la basse régulière du fer, et le crépitement des étincelles. La lumière même du foyer lutte contre l’ombre alentour. Le monde n’existe pas.
Sans attache, ses pensées suivent le rythme tranquille de l’ouvrage ; une longue litanie sans frontière, et chaque idée se répète, têtue, dans sa tête. Une phrase revient souvent, pourquoi suis-je-là ; pourquoi suis-je là ? Quand parfois il se voit se la répéter continûment, un sourire effleure ses lèvres. Au début, il pensait que ce n’était pas possible, cette lenteur, ces répétitions ; mais elles sont entrées dans sa chair, peu à peu, avec le travail, entrées dans sa chair, comme la sueur en sortait, elles sont entrées dans sa chair, et l’espoir en sortait, elles sont entrées dans son cœur, et le sang affluait, elles ont sinué, elles l’ont abreuvé, et maintenant, seule, demeure son éternelle question, pourquoi suis-je là. Oui. Non. Peu importe.
Les autres, autour de lui, travaillent. Rien ne vient briser le fleuve de métal brûlant, les objets tremblent sous la chaleur, oscillent, et font douter qu’ils existent. Leur essence brûle, leur existence fond. Lui, son corps, l’eau qui s’en échappe. La chaleur.
Il se rappelle encore, parfois il a la rage, il tape plus fort, il veut épuiser la sueur, il tape. Mais le fer résiste, mais le bruit rouille, ses muscles tendus semblent inertes et gonflés. Le bruit des autres, il en pleurerait, reste identique, surhumain ; l’écho sans trêve, il ne sait ni d’où vient l’impulsion, ni qui a commencé. Les autres, les autres, que pensent-ils ? Pourquoi n’entend-il pas la différence ? Ceux qui frappent fort, ceux qui s’épuisent ? La chaleur et le bruit les éloignent tous, il s’en rend compte ; leurs pensées, il ne peut les saisir.
Le soir, quand tout est fini, ils partent. Peu parlent. La braise des cigarettes dans la nuit, le rouge des fourneaux se confondent et les consument.
À onze heures, parmi les bruits lourds, un grelot sonne. L’afghan passe. Un homme souriant, un commerçant. Le tintement pur et aigu de sa clochette se fraye un chemin jusqu’aux hommes, il appelle la faim et la conscience, par-dessus la chaîne de travail. Il vous dit : tu existes, tu travailles, tu dois vivre.
Lui, il n’a rien ; sa voiture, sa clochette, son sourire. Il vend des petits pains. On ne sait pas d’où il vient, pas pourquoi, mais on parle de lui. Il a quitté l’Afghanistan pendant la guerre, il a plusieurs emplois, sa tante est morte, à Lyon, il n’y a pas longtemps. Qu’allait faire sa tante à Lyon ?
Quand il parle, il sourit. Il soigne sa plus vieille cliente, quelqu’un d’en haut qui lui achète ses petits pains depuis longtemps, plusieurs années. Tous les jours, il répète son histoire. Frau Moser ist sehr treu. Sehr. Jeden Tag kauft sie was. On comprend que ça a de l’importance. Il lui apporte un choix de sandwichs, il espère qu’elle les prendra. Une lutte amicale, mais pleine de sens, pour quelques euros. Gagner sa vie, à tout prix, avec des petits pains. Lui, il l’aime bien aussi. Chaque jour, dans son panier, on trouve une nouveauté. Une saucisse jaune, du fromage frais, un müsli aux fruits. C’est un peu mystérieux, qui se cache derrière tous ces pains tous les jours différents, faits à la main. Il n’en parle pas. Il demande combien coûtent les billets d’avion pour la France, il aimerait aller à l’enterrement de sa tante. C’est cher. Il regarde les petits pains. Il sourit. Des yeux afghans, comme une barrière qui vous protège des crimes qu’il a vus, enfouis en lui, que ses yeux et son sourire cachent, tristement. La clochette, le seul fil de l’espoir, il faut parler, choisir, trouver son bonheur. Il s’occupe de nous ; il le doit. Chacun lui est reconnaissant, mais une certaine pudeur empêche les mots de sortir, même si on voudrait lui dire, que parfois on comprend, que la vie est dure. L’échange, quelques mots, les sandwichs, Frau Moser, la France. Rien de plus, ça suffit.
Après, il le regarde partir, dans sa voiture, vers où ?
Le travail reprend, la pause est pour plus tard.