Actuellement a Taiwan, anciennement en Allemagne, j'ecris des textes qui vont avec des photos.

Pareil a une bete blessee, l’avion s’envole en tanguant. Sa course va contre le vent, contre le temps, il n’est pas presse, il ne va nulle part, mais il cherche la faille, il sent la portance, il veut se laisser emporter dans l’air pur. Courant comme un fou, il hurle des remous, lisse ses ailes, le bruit des reacteurs enfle en un crescendo insoutenable, tant et tant que l’air cede enfin : le ciel l’accepte, et, ivre de joie, il retourne a son element !
L’avion est une volonte. Au sol, inerte, il voit le ciel et veut le penetrer ; au ciel, gracieux, il voit le minuscule millimetre de beton ou il se posera, et il le poursuit au loin, malgre la distance, insensible au temps et a l’espace, comme un jeu.
Hermes regarde la machine suivant sa course folle avant l’envol, et son coeur se serre. Il se sent pareil a lui, incapable de rester sur terre, trepignant d’impatience vers son vrai etat, le ciel, non par caprice, mais par nature, il se sait voyageur eternel. Il sait qu’il recherche le moment ou l’air l’emporte, la violente secousse qui le fera s’ elever , inutile mais vitale, et meprise la vie parmi les mortels ; il soupire en pensant a ses troupes, sur la terre, l’armee des voyageurs, des voleurs et des hommes d’affaire dont il a la charge.
Uses par l’air, la boue, les negociations, ses traits sont beaux, epures, souples, vifs. Une resistance ultime les lie, rien d’inutile. Mais pris dans le tourbillon, il voit l’activite paisible autour de lui, il voit la vie des hommes, a travers la poussiere de la route il apercoit des drames, des bonheurs ou des bontes, et les benit, au passage, d’un sourire triste.
Par cette belle journee tiedie au soleil, il apprecie la beaute des arbres, les lignes harmonieuses du paysage, offre son visage a la brise du soir qui va tomber. Cet instant qu’il partage avec les autres, il sait qu’il ne durera pas, il veut le rendre exceptionnel, il est detendu, ses chaines fines relachees, il offre des nouvelles des pays lointains a ses amis, il boit. Souvent, les autres le prennent pour un des leurs, cadeau delicat, instant voyageur, don d’Hermes.
Plus tard, dans l’ombre de la nuit, les coeurs s’allument en petites lanternes rougeoyantes, il les voit trop pour oser s’en approcher, dans sa course il les evite et les respecte, autant de petites balises posees ca et la entre lesquelles il titube, bienveillant. Le papier de riz opaque qui les forme se gonfle parfois a son approche, ouvert au vent qui l’entoure ; il rit au bruit des pliures qui grelottent, ses amis essaient de deviner pourquoi.
Dans la nuit vide, un tourbillon de particules dorees jaillit de sa cheville ailee, inexorablement, les atomes de memoire eparpilles crepitent et montent a la tete, doucement, vifs mais apaises, une aspiration ancestrale aux legendes anciennes, aux pierres posees sur les routes ; son coeur adhere au monde mais ses ailes se deploient, le meme mouvement, celui de la beaute qui meurt et celui du soleil au levant, tres exactement l’instant qui disparait en naissant, la paix nait de la conscience de toutes les joies reelles qu’il abandonnera, bientot, sans regret, car elles ne lui appartiennent pas.
Ailleurs, sur la terre, la vie continue. Notre serpent a fait de l’anorexie, un jour on est rentres et il est tombe raide - il s’appelait Nixon. Blinded by the light, blinded by the light.