Actuellement a Taiwan, anciennement en Allemagne, j'ecris des textes qui vont avec des photos.

Ton coeur de noix de coco, comment l’atteindre ? Plus dur que le bois, plus sec que le desert avant la pluie, je revais de la pulpe tendre de ton coeur de noix de coco, et je ne voyais plus qu’echardes et trois petits trous incomprehensibles. Mon coeur a moi se serrait, il fallait donc s’y prendre a la machette, attaquer le vert tendre, attaquer l’ecorce, attquer la croute noire, pour recueillir quelques gouttes de ton precieux liquide. Et pourquoi donc ? Pourquoi ne me montres tu pas la voie ? Mais, inflexible, pareille a une deesse noire, tu t’obstines derriere les palmes. Jeu de dupes, je parcours le monde et tu pleures des larmes de sueur et d’alcool. Ton coeur de noix de coco, si sucre, si exotique, pourquoi si loin ?
J’etais sur la route, je traversais le desert. Autour de moi une ville grise, de grands batiments gris aussi, gris de l’interieur, tous pareils derriere les couleurs chatoyantes, des vies meme pas pendues a leur lumiere blanche crue desesperee, poussees vers le ciel comme des cactus ; non, je ne m’attendais pas a ca. Partout, sur des milliers de kilometres, les memes grands cactus hagards, ignorant leur propre vie, pleins de fourmis ternes, et je voyageais sur cette grande croute desertique, ils me disaient : ici, ce n’est pas pareil tout est plus grand, mais je pensais a ton coeur de noix de coco, je pensais a la saveur sucree du jus immacule.
Toujours plus, le long des routes, je m’enfoncai vers le coeur de l’enfer du sentiment, ils riaient et ils buvaient, mais ils etaient aveugles, il ne voyaient pas les 15 ans qui les attendaient. Suffocation intense, ou, mais ou, sont ceux qui voient ? La vie avancait, la vie se developpait, mais la vie etait rude, les cliches dominaient, les averses pleuvaient, toujours dans le brouillard, de grandes routes monotones, des milliers de visages souriants, inconscients, et le coeur serre je les regardais.
Car ils vivaient, car ils ne pouvaient pas me voir, nous echangions cigarettes et regards, Les yeux mis clos, comme a travers un kaleidoscope magique, ils voyaient briller une faible lumiere, j’etais soudain un homme riche et puissant, un fou transparent, un ami du president, un docteur renomme, un naif etonnant, un rebelle ignorant, un demiurge aberrant... mais je ne pouvais pas leur dire, le desert...le desert, 15 ans, plus qu’une vie, plus que moi et plus qu’eux, enter nous ! La boule tourne, dure et touffue, les paupieres lourdes, les gestes automatiques, le coeur vide, une presence entre nous, inconnue et pourtant presente, une somme d’idees patiemment accumulees qui ne creent que plus de desert et qui pourtant existe, au milieu de nulle part, comme une montagne entouree par la brume, et j’ai continue ma route, et j’ai souri ; peut-etre, par hasard, quelqu’un va-t-il voir le vrai sens de mon sourire ? Des regards echanges dans l’espace et le temps, lire dans les coeurs, lire la detresse et la joie derriere les masques, lire dans les lignes de la main et lire dans les rides, lire derriere les mots menteurs, derriere les discours et derriere les politesses, lire tout ce qu’on prend pour le monde serieux et qui tombe comme la poussiere ancestrale sur la route au detour d’un chemin, sans personne pour l’entendre, et peut etre est-ce bien comme ca, des sourires qui montent au ciel tout droit, sans bavure, pauvres plis au coin des levres adresses a soi et a d’autres plus loin, qui ne voient pas non plus, petit a petit la conscience d’etre un seul morceau de chair, pas a pas comprendre ce que je ne suis pas, pour rien, pour devenir autre chose, rencontrer les chefs de tribus lointaines, qui comprennent et qui ont choisi une voie ou l’autre, ont devoile un pan de leur savoir, et l’ont utilise, ont seme dessus la plante argentee, mais ou donc est ton coeur de noix de coco ? Tout ce brouillard, toute cette pluie, si loin, sans savoir ou, oui, il faut continuer, il faudra peut etre revenir, il faut continuer, aussi longtemps que possible, le long des routes et sur la ligne des rides, au creux des sourires s’arreter, dans les yeux infinis ou je peux lire, parfois, la conscience, une conscience brimee, une conscience sauvage, pour ceux qui savent, et qui ne peuvent pas parler ; pour eux je continuerai, meme si je n’ai plus d’images, parce que je sais qu’ils existent, je les vois, parfois, et ils comprennent, et ils voudraient etre autre part, mais ils ne savent pas, mais ils ne peuvent pas et mon coeur se serre ; ils ont la pulpe a vif, mais ou sont leurs yeux ?
Alors je continue sur le chemin, je cree des routes entre les yeux au bord de la route et les yeux de la detresse, les yeux roublards surpris et les yeux joyeux naifs, les yeux guerriers et les yeux eteints enfin sur leur propre misere ; sans paroles, nous echangeons une marchandise que je ne possede pas mais que je peux comprendre, vie contre pensee, un marche injuste, mais quand il n’y a rien d’autre, que faire ? Venu de nulle part, indifferent a l’accoutrement, sourd au prejuges, les yeux grands ouverts, ils voient soudain leur sosie dans un grand miroir, un sosie vide de sens, si proche et pourtant si loin, de petites craquelures sur les cotes, mais qu’importe, et parfois, pour rendre visible leur double ils ont le courage de refuser l’injustice, de sa battre un peu, comme ce soir, comme quand ils repoussent les gros porcs arrogants, une fois, une seule fois, ces yeux etonnants. Et c’est bien comme ca, un instant de repit dans ce monde coco.
Alors, abrite par l'ombre fraiche du vide, j'ai ferme les yeux, j'ai hume la douce brise, j'ai depose ma machette, j'ai souri, et j'ai repris la route.