L’air rosit et vient contrarier la nuit ; le sol fume d’impatience autour des cours d’eau ; un héron traverse le ciel, le jour se lève une fois de plus, mais les morts dans leurs tombes couvertes d’herbe se retournent, indifférents. Les chemins glacés suivent les lignes de fils électriques, se perdent dans la brume, les rizières reflètent le ciel, pureté dans la pureté, pas un souffle, pas un bruit, mon corps engourdi appelle la chaleur du jour.
Je traverse ce paysage laborieux comme un pétale de neige inutile, l’esprit embrumé. Le vide qui m’habite répond à l’absence des hommes, ils dorment. Je repense à la nuit, aux hommes et aux femmes d’ici, que je comprends à peine. Mais leur paysage parle à leur place, paisible, déterminé, robuste. Le kitsch est absent, rien de superflu ; les sillons fertiles irriguent la terre en lignes serrées, les oiseaux apportent un peu de grâce autour des points d’eau, les couleurs pâles commencent d’apparaître.
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Après le travail, les hommes se réunissent pour un repas traditionnel, assis en tailleur a même le sol, dans une étroite salle en bois, aux murs blanchis à la chaux, sans décoration, la musique emplit l’espace, les voix sonores qui se répondent dans des rituels complexes autour du whisky coréen et des céréales fermentées, les grandes jarres de kimchi et de légumes épicés résonnent, décoration minimaliste, les formes sont simples, les matériaux délicats, l’ambiance conviviale. De vieilles femmes s’activent autour de la table, certains découpent les morceaux de porc juteux. Dehors, la nuit tombe, on entend des criquets, les lanternes vacillent.
Les convives sont francs, ils rient, corpulents et musclés, encore sous le coup de l’effort qu’ils ont consenti pendant le jour ; même sans se comprendre, on peut échanger, trinquer, rire, partager de grandes confidences. La fatigue vrille ma tête, rend mon corps plus présent encore, ici, j’aimerais rester la, j’entends, entre les conversations, le silence et le poids insistant du travail, la répétition quotidienne et acceptée, un gros bourdon qui vous remue le cœur.
Assis dans un coin en tailleur, Jin médite. Ses traits tirés et puissants semblent revenir de lointaines batailles ancestrales, qui sait où il a été. Moi qui le connais un peu, j’imagine qu’après les négociations d’hier, il est parti à la conquête d’une femme, à le voir il ne l’a pas trouvée… Distrait, presque distant, le visiteur a du mal à imaginer que c’est le chef, ici. Lui seul se tait, le regard fouillant le lointain ou ses conquêtes. Peut-être prépare-t-il en secret la stratégie des prochains mois, la bataille, une fois de plus, s’annonce acharnée, comme à chaque fois en Corée. D’un geste autoritaire, il me sert un morceau de bœuf que son assistant vient de découper. J’accepte en silence, kemza amida. Sa présence m’impressionne, sans aucun effet, sans regarder ni parler on le sent pourtant présent, prêt à bondir, suivant sa voie solitaire pour guider le petit groupe, comme si la nécessité était sa maîtresse. Les autres le respectent-ils pour cela ?
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Corée, la beauté fleurit du paysage, oscillant entre une platitude laborieuse et la plus simple des grâces, née du travail et de l'abnégation. Je repars après ces quelques jours le cœur serré, conscient du fossé entre cette vie régulière solidement ancrée dans la tradition et mes déplacements désarticulés. Une graine de beauté semée dans mon rêve, que je peux contempler mais pas atteindre, à moins de rester ici, éternel paradoxe du voyageur. Parfois, c’est un peu triste. Je l'emporte avec moi.