Berlin, ville Janus.
Berlin de l'envers et Berlin de l'endroit, ouest et est intimement mélangés, et tout tourne autour de la Potsdamer Platz comme la jeune fille autour de la piste de danse.
Attirée sur le cercle vide de la piste hésitante, il est difficile de dire ce qui la pousse. Les regards se croisent, il est déjà tard, un concert vient de se terminer, la musique est retombée, on n'entend plus que les sons de la radio amplifiés dans de grands hauts-parleurs.
Mais en tout cas elle se lance. Tout le monde est bien jeune ici. Elle semble hésiter, quelle partie du corps va-t-elle bouger en premier, se demande-t-elle sans doute. Opté pour les bras, qui s'élèvent lentement, comme pour rejoindre le rythme de la musique, puis les épaules, l'onde de musique commence à se faire perceptible sur elle, et c'est parti. Elle danse en rond, elle commence à tourner sur elle même, l'onde qui la tenait dans ses cordes, elle commence à la maîtriser et des figures se forment.
Dans ma tête résonne la phrase de Dorothée, c'est lié au lieu; je me demande ce que ça veut dire.
Et les tours s'enchaînent, avec des tressauts qui font faire à la fille des pointes sur ses chaussures à semelles très plates, un peu galbées, faites pour accentuer les mouvements de la danse, comme par magie ou par des petits enfants chinois.
Elle n'a plus franchement peur, elle ne voit plus les autres qui dansent, bientôt, quelqu'un s'approchera pour danser avec elle, mais pas encore. La salle commence à remuer, on sent que l'ambiance est proche de s'emballer.
Et tout tourne encore, autour d'elle, autour de son sourire, qu'elle ne voit pas, que les autres ne voient pas, mais qui se répand en cylindres légers.
Et dans ce lieu confiné nous sommes là tous les trois, tous les trois dans le mutisme le plus inaudible tant il y a de bruit, à se demander ce que nous faisons, ce que les autres font, s'il faut aller danser, et l'espace se perd autour de nous.