Un fleuve d'oubli irrigue le monde, le temps coule sur la terre et s'echappe sans bruit. Loin, plus loin. Morne, je longe le fleuve silencieux et traine ma main dans sa chevelure sale. Les ames s'enfoncent dans le puits de l'oubli, dans leur chute elles liberent un parfum moisi de champignon caverneux, si lourd qu'il retombe au fleuve. O tous ces moments si doux maintenant sans saveur ni couleurs, a peine plus qu'une poudre mortifere.
Le temps court et la decomposition s'accelere, a peine vecu deja noye, je vis et mon coeur se tord, enfoui dans ses propres remous, surnage au coin de mes levres dans un sourire de fin du monde, un sourire triste comme l'or lourd et mat. On avance toujours, n'est-ce pas? De mon crane deborde une emulsion acide de souvenirs, la seve tarie d'un miel lointain et poisseux tout a coup; j'avance et je me demande ce qui va arriver quand il n'y aura plus rien, pres du puits.
Mais, fiers et arrogants, des instants sans arret cherchent a s'echapper, refusent le temps et refusent le fleuve, ils luisent inconsciemment pres des etoiles, trop hauts pour les attraper, ils occupent l'espace, ils ont existe la et maintenant, a cote du mouvement, ils ne peuvent vivre ni avancer, ils disent: "Je meurs en naissant", ils rient et les larmes de leur mort constellent l'univers et noircissent la nuit.
Alors le voyageur, etranger parmi les morts, ramasse des pierres et les agrege en steles. Ceux qui marchent les verront bien, plus tard, avant de mourir. Sur cette route monotone il y avait donc une bifurcation vers la lumiere, on pouvait donc en sortir, avant?
Mais c'est trop tard. Seule les larmes et les pierres vont desormais polir ce souvenir, les hommes ne la voient plus.