Minuit.
La nuit vient de basculer, tranchant avec son grand couteau…quoi? Une page tournée, et le silence. L’espace dont il dispose est réduit au maximum, pas de superflu, murs blanc, plancher en bois, un lit, une table de nuit bon marche, sur laquelle est posée une lampe. Rien de plus.
Le silence profond est fréquemment rompu par des voisins bruyants; les murs semblent en carton. En faisant attention, il entend, derrière, la mer. Les spires du lit lui rentrent dans les omoplates; yeux grands ouverts il regarde le plafond. Bushido...
La ville luit plus que la lune, ses vitrines éclairées doucement alternant avec les néons de la ville de stupre, les restaurants, les artères à moitié vide. Dans cette douceur trompeuse, comme si le froid aiguisait les sens, après toute la chaleur des pays tropicaux, dans cet instantané de vie, pris dans un remous de l’existence, il peut s'arrêter un instant, avant de s’endormir, comme a son minuit, et il pense au luxe qu’il a laissé derrière lui. Souvent, le luxe l’entoure, son univers est matérialiste, il en a besoin pour prouver au monde son statut, pour qu’on le traite de la manière a laquelle il est habitué, mais, sans doute par orgueil, il aimerait bien s’en passer, il aimerait bien vivre avec rien et être reconnu quand même, et ça le tourmente, d’ordinaire. Mais ce soir, il pense a la libération que le vide lui offre, il est là, au milieu de nulle part, à contempler, dans une chambre vide, une partie de sa vie qui défile sur le mur nu, et même ça il peut s’en rappeler, le mur là-bas, le mur tout blanc sur lequel quelqu’un, presqu’une inconnue, a projeté, devant lui et son mari aveugle aux rêves, son rêve, et il en pleurerait presque, d’un continent à l’autre, des points d’attaches comme si une mer de larmes les retenait.
Quand on est si loin, le présent, la vérité, l’histoire, ne peuvent apporter de solution, et on construit sa propre histoire par instants successifs, et tout le reste perd son importance, il l’a toujours su, il l’a toujours vécu comme ça, mais ici, dans la petite chambre prés de la mer, il n’y a pas d’autre réalité, il n’y a pas d’illusion ni de certitudes auxquelles se rattacher, pas l’hypocrisie du monde qui veut qu’on y adhère, et c’est bien ça qu’il cherche, loin de tout, perdu pour un instant et clown dans un travail ridicule, avec les autres qui ne comprennent pas, qui vont de l’avant dans la vie linéaire, et que faire alors? Une solitude poignante tout autour, nécessaire, purificatrice.
Le bois est si austère, le bruit désagréable, le lit si dur, qu’il croit sentir le dépouillement de l’appartement se propager à ses pensées, il intègre le réel à sa pensée, sans savoir s’il pourra un jour le dominer, mais ça n’a pas d’importance, puisque le monde est fait d’une succession d’instants, encore, et que la cohérence a moins d’importance, comme si tout était relié par le sentiment de... une communauté, un lien primitif entre les individus, qu’on peut choisir de voir ou pas, auquel il faut croire, mais bien peu évident, sauf auprès de certaines personnes.
Au début, ce lien, il était fasciné de le découvrir encore et encore, mais chez peu de gens, au hasard des rencontres, pas là ou il l’attendait, et ça créait un sentiment d'exclusivité, et il pouvait se reposer dessus pour penser qu’il appartenait à une communauté privilégiée, mais même ça ça ne marche plus, en se forçant a bouger, il a compris que quelque chose de plus grand existe, une sorte de grisaille ou chaque pensée peu cohabiter, y compris celles qu’il ne peut comprendre. Cette grisaille, où la trouver ? Où la comprendre ? Il se dit que c’est sans doute pour ça qu’il git dans cette chambre, mort de fatigue, irrité par sa journée au travail, mais toujours en quête de ce qu’il cherche, que sans doute il ne trouvera jamais, qui sait. Cette pensée lui fait un peu peur. Maintenant, dans cet instant isolé, il sait que le travail n’est pour lui qu’une grande farce, il a peur que ça se voit, il imagine que pour beaucoup d’autres c’est la même chose. En plus, égoïstement, il en profite, il ne sait plus s’il est ici parce qu’il l’a voulu ou parce que son travail le lui permet.
Pourquoi la vie est-elle si déséquilibrée ? Pourquoi accorder autant d’importance à un instant, un instantané au loin, dans un pays pour lui exotique, avec personne autour de lui – au milieu du vide, il respire enfin, ses pensées reprennent leur cours imaginaire, quand d’habitude, pire que la contradiction, il trouve parfois chez les autres un caractère révoltant, et il ne sait qu’en faire, puisqu’il pense que tout le monde est bon et... éclairé. Bien évidemment, ce n’est pas vrai, pour lui non plus, d’ailleurs il ne fait pas non plus ce que les autres attendent de lui tout le temps. Peu importe. Il sait qu’il ne peut vivre la vie normale très longtemps, il sait qu’il ne croit en rien, rien en tant qu’objet de croyance et rien aucune valeur. Il ne croit pas à sa croyance, et il croit que s’il essaye de moins croire, il découvrira sans doute de nouvelles perspectives, auxquelles il ne croit pas non plus, mais c’est pour ça que la magie est là, quand la nouveauté, ou la compréhension, prennent le relais, et qu’il n’y a plus besoin de croire, car bien sûr la croyance n’est pas entièrement liée a la volonté.
Mais cherche-t-il avec assez de force ? Il est paresseux, et il sent, dans son lit, que la fatigue l'empêche de travailler à ce moment précis, de faire du chinois ou d'écrire, voire même de lire. Il ne peut pas non plus aller dans la rue, pas aller parler à des inconnus, pas essayer de draguer de belles inconnues, juste reposer dans sa petite chambre, chercher ce que ça peut bien vouloir dire et s’endormir sur la vague promesse que demain, au réveil, il verra un lever de soleil dans le jour laiteux.
Avoir moins, toujours une grande joie d’y penser, mais la réalité est une dure morsure, les autres le lui font sentir qui le prennent pour un autre – il devrait avoir les pensées de ses apparences, tant souvent les hommes sont bousculés par leur propre apparence, et se laissent aller a penser ce que la situation veut qu’ils pensent. S’en rendre compte, c’est là qu’il en est, il ne peut pas encore mouvoir son esprit de façon autonome (il ne sait même pas si c’est possible), ni s’il en aura la force un jour. Parfois, il pense que ça vaut la peine, parfois il se sent orgueilleux, il s’imagine qu’il faut être fou pour ne pas chercher à faire la même chose que tout le monde, et que sans doute, parmi les milliards qui cohabitent sur la terre, la majorité a surement raison. Il a appris aussi à distinguer les suiveurs malchanceux de ceux plus réalistes qui comprennent leur situation, qui sont un grand nombre. Devant eux, comme il se sent ridicule ! Ne pas être déraciné, choisir d’appartenir là d'où l’on vient, prendre la vie telle qu’elle est, la développer en acceptant les réalités..c’est beau. Egisthe contre Electre. Il croyait que tout le monde était pour Electre, pour la révolte de l’esprit contre la vanité et la pensée intransigeante ; mais bien qu’il apprenne la méthode Egisthe depuis maintenant 3 ans, il la méprise toujours profondément, il retrouve sans cesse l’impatience du début, l’envie de balayer les systèmes et les lenteurs, l'exaspération devant la vérité, et pourtant il a choisi de la regarder en face, d’accepter les tâches les plus ingrates. Bien que son potentiel à souffrir soit faible, et qu’il vienne d’une vie privilégiée, il s’efforce de tomber toujours plus bas, pour détruire l’arrogance en lui, mais force est de constater que ça ne fonctionne pas toujours très bien. C’est pour ça que parfois, tout seul et tranquille, il s’accorde quelque repos et pense comme au début que la magie possède le monde.
La question est la suivante : la volonté, et l’esprit, la compréhension peuvent-ils courber le monde comme un vulgaire métal, et l’orgueil est-il bon à quelque chose ? Dans la lutte infinie entre la raison et la volonté, où est la place juste ? Par orgueil, il pense aux choses belles, aux grandes valeurs, aux principes, mais il sait aussi que souvent ce ne sont que des mots, et que derrière se cache manque d'efficacité et de décision. En Allemagne, on est moins exalté, mais tout marche mieux, aussi. En Asie, c’est encore plus prononcé. Faut-il se battre pour ses valeurs, alors ? Finalement, c’est souvent l’action qui décide.
La question est biaisée par le fait que l’action est souvent le fait de ceux qui ne croient pas aux valeurs, qui font avancer le monde parce qu’ils ne voient pas les idées, et quand par hasard les deux sont réunis, capacité de décision et perméabilité aux idées, on est en présence d’un type prometteur pour l'humanité, s’il accepte de s’occuper d’autre chose que de lui même.
Aussi, où placer l’ego ? On peut être fier de soi et s’occuper de sa charge, et il se rend compte aussi qu’une des raisons qui l’ont poussé a partir, c’est l’arrogance des privilégiés, une raison bonne en apparence, mais finalement lâche, et en rapport avec son impatience : n’est ce pas partout pareil ? Pourquoi vaut-il mieux n'être rien au bout du monde plutôt que d’assumer son lot là où on se trouve ? Et de plus, pourquoi n’y aurait-il parmi les arrogants pas autant de gens qui font bien leur travail que n’importe où ailleurs ? Pourquoi cette pensée irritante et naïve que plus on est pauvre plus on est pur ? Il voit bien, pourtant, que ce n’est pas vrai, que souvent, les plus pauvres, ou plus exactement les moins chanceux, agissent de manière révoltante autant que les privilégiés. Tout cela est absurde, il ne veut juger personne et ça revient toujours, sans arrêt, il n’en peut plus de ces jugements sur tout, et il sait que le travail peut le sauver de ça en partie. La, tout le monde est égal, on ne juge pas et on essaie d'être efficace, de travailler ensemble, de créer une relation de confiance. Mais comme c’est dur de lutter contre sa paresse. Heureusement, ça marche parfois.
Ainsi, l'expérience lui apprend à relativiser les pensées qui l’assaillent, il connait leur marge d’erreur, ou s’il ne la voit pas il peut la reconnaitre, y compris pour ce qu’il vient d'écrire. Encore un paradoxe. Le point de questionnement est à la frontière entre les deux mondes : quel rapport entre la pure volonté, autonome, arrogante, prétentieuse, et pourtant si belle, d’un côté ; de l’autre, la vie au travail, monotone mais riche, faisant avancer non pas l’individu mais la civilisation, dans laquelle il se retrouve quasiment piégé, où il sait n'être pas bon, trop impulsif, pas patient, pas croyant, surtout, ni en ses capacités ni en la finalité du travail. Comme si jouer une mascarade permettait de créer le lien, mais que la révoltante absurdité du but empêche d’aller plus loin. Sans doute, il faudrait avoir accès a l'expérience des plus gradés, ceux qui arrivent à prendre des décisions raisonnables, à faire tourner la machine, et à prendre au sérieux les choses ; il se doute aussi que le sérieux existe dans la société, même si son travail n’est pas directement en rapport avec lui, et que, même s’il ne le voit pas, il est impossible de le mépriser. Aussi, quand il croit voir poindre le sérieux, il le respecte. Mais curieusement, ça n’arrive pas souvent, et c’est difficile de démêler tout ça, d’abord pour soi, et pour les autres encore plus.
Car finalement, le seul vrai respect qu’il a c’est pour le coeur des sentiments, l’homme qui provoque les événements, et qu’on ne peut approcher que par l’enveloppe grotesque ou digne dont il s’entoure. Il aimerait ne juger, si vraiment il ne peut s'empêcher de juger, que les manifestations des autres, et ne jamais oublier que ce n’est pas eux qu’il voit, mais l'écran ridicule avec lequel il est lui même obligé de composer.
Alors la simplicité est sans doute une bonne solution, il se rappelle que pendant que quelqu’un lui vante, l’argent, les prostituées, l’alcool, les liens du mariage qu’il cherche a rompre, lui sourit a une marchande d’orange dans la rue parce qu’elle sourit et le regarde dans les yeux, pas comme une prostituée mais comme un être humain, sans savoir ni chercher a comprendre, avec quand même un peu de coquetterie pour vendre sa caisse si précieuse, sans doute. Quand on lui parle du luxe, il se rappelle la sensation a bord de sa grosse voiture, il sourit car il est content de ne plus l’avoir, content de ne pas y avoir été sensible.
La plupart du temps, il ne ressent rien, il se contente de travailler en attendant qu’une idée naisse dans son esprit, et en priant qu’ensuite il s’en souvienne pour l’utiliser, plus tard. Parfois, dans la grande solitude, se forme la sensation que les idées existent, comme les objets de terre issus des mains du potier, plus ou moins fins, plus ou moins élancés, et il les regarde intrigué, car parfois il est heureux de voir une idée, même si elle n’est pas parfaite ou très belle, il se dit que c’est la sienne, et ça le fait sourire, puisqu’il pense aussi à d’autres moments qu’il faut se débarrasser de soi...
En général, il remarque aussi que le poids de l’esprit est occupe par des idées qui ne sont pas de soi, et ce poids est compris comme le vrai, la réalité se bâtit dessus. Ce poids vient de l'éducation, des idées qu’on entend chez les autres, de la publicité, des auteurs qu’on admire, etc. Mais quand surgit une idée personnelle, une idée non acceptée par la société, une idée qui dérange, une idée pas commune, on ne sait pas quoi en faire, on essaie de s’en débarrasser, et il sait aussi qu’il existe des mécanismes qui vous prémunissent de vos propres pensées, et que parfois on peut s’en rendre compte. Le monde qu’on connait bascule, et la pensée qui était isolée semble meilleure que celle que jusqu’ici on tenait pour vraie. La valeur qu’on se fait d’une idée dépend aussi du temps, car quand la pensée arrive, nous collectionnons nos opinions sur elle, à la première impression s’ajoute la révision, l’avis des autres, et tant d’autres paramètres, avant que ne se forge une idée temporaire, qui s’incruste si rien d’autre ne vient la déloger. C’est bizarre de vivre avec des idées et de les voir vivre en dehors de soi en même temps ! Mais si l’on accepte ce principe, il existe au moins une couche supérieure d'idées auxquelles nous n’avons pas accès quand elles sont à l’oeuvre. Parce qu’on peut en appréhender les effets, mais pas la nature, elles sont plus difficiles a accepter, et je ne sais même pas si ce sont des idées normales qui s'inscrivent dans une structure qui a besoin de certaines idées pour fonctionner, ou si au contraire ce sont des idées qui d’elle-mêmes mobilisent d’autres idées Plus on en a, plus le monde de sa connaissance est vaste.